Athena (Netflix) : la grande tragédie pyromane de Romain Gavras – CinéSéries

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Marc-Aurèle Garreau

Il y a 12 Heures
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CRITIQUE / AVIS FILM – Quatre ans après “Le Monde est à toi”, Romain Gavras signe un retour brûlant au long-métrage avec “Athena”. Un film d’action développé sur le canevas d’une tragédie grecque et qui propose une expérience cinématographique peu commune. Une grande réussite formelle pour un film tout sauf anecdotique, mais dont les quelques zones d’ombre peuvent poser question.
À voir les différentes productions de Romain Gavras, un constat s’impose : très peu de réalisateurs français en activité peuvent revendiquer être de meilleurs faiseurs d’images que lui. Il y a évidemment ses deux premiers films, Notre jour viendra et Le Monde est à toi, mais aussi, surtout peut-être, 11 publicités et 14 clips où son grand savoir-faire d’une mise en scène énergique enlacée à des partitions musicales fait des merveilles. On retient notamment son clip controversé du morceau Stress de Justice, ainsi que celui pour M. I. A. et son Born Free.
Des créations violentes et stupéfiantes, d’où se dégagent des thématiques articulées entre elles, centrales et récurrentes chez leur auteur. Celles notamment de l’exclusion, de la rébellion, du conflit et du chaos. Des thématiques qu’on retrouve au coeur d’Athena, exploitées jusqu’à leurs extrêmes limites.
Pour son nouveau film Athena, en référence à la déesse grecque de la guerre, Romain Gavras a vu très, très grand, et offre un spectacle visuel d’une puissance inédite. Avant même de se poser la question du propos, le formidable plan-séquence de 12 minutes qui fait office d’introduction provoque un vertige violent qui envoie le spectateur au fond de son fauteuil comme un uppercut envoie un boxeur dans les cordes. Athena est un coup de poing très brutal, qui soude les mâchoires entre elles et les laisse contractées longtemps après le tomber de rideau.
D’autres plans-séquences suivent, démontrant une maîtrise plus qu’experte de la fabrication d’images d’action, images animées par une énergie unique, comme on en ressent rarement. Captivant, hypnotique, porté par une jolie ré-interprétation du thème “Les Princes de La Ville” composé par le regretté DJ Mehdi, Athena est une parfaite tempête d’images et de sons de fumigènes, de mortiers et de feux d’artifices utilisés comme des armes, d’explosions permanentes.
Athena nous jette dans l’embrasement d’une cité du quartier Athena, dans une banlieue qu’on devine être celle d’une grande métropole française. Le film s’ouvre sur le visage contracté et inquiet d’Abdel (formidable Dali Benssalah), militaire revenu du Mali dont le plus jeune frère vient de décéder suite à des violences a priori policières. Devant le commissariat, il enjoint la population d’Athena à garder son calme et ne surtout pas mettre le feu aux poudres. Peine perdue, son jeune frère Karim (Sami Slimane dans son tout premier rôle), leader de la rébellion et assoiffé de vengeance, jette un premier cocktail Molotov.
Un premier jet qui enclenche l’engrenage tragique, le chaos prenant à chaque plan plus de force, d’impact, pour conduire à l’embrasement total. Abdel aura beau courir d’une force locale à une autre (les émeutiers, les responsables de la mosquée, la police), il est trop tard.
Dans sa pièce de théâtre La Machine infernale, Jean Cocteau écrivait pour illustrer la nature de la force tragique :
Regarde, spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l’anéantissement mathématique d’un mortel.
C’est ainsi cette idée que Romain Gavras fait sienne, lancé dans un exercice de tragédie classique. Le destin est en marche, l’anéantissement est écrit, rien ne pourra s’y opposer. Rien. Ni les efforts d’Abdel pour essayer de calmer Karim. Ni ceux de leur grand frère et dealer Mokhtar (Ouassini Embarek dans une performance terrifiante) pour sortir ses kilos de drogue de la cité. Ce dernier et ses hommes finiront par creuser une cachette, symbole de leur propre tombe. Ici, rien ne s’oppose à la destruction, au déroulé mécanique du fil d’une histoire familiale entièrement destructrice et fratricide.
Romain Gavras respecte la règle des trois unités (action, temps et lieu), mais moins la règle des bienséances. Si les véritables actions violentes restent essentiellement hors-champ ou dissimulées, les insultes fusent et l’ensemble est choquant. Aussi, il condense la progression dramatique de son fil, au risque de confondre trop l’exposition et le noeud de l’intrigue. À sa manière, Athena est un seul et grand dénouement, forcément malheureux. À l’inverse par exemple de La Haine ou de Les Misérables qui prennent le temps de l’exposition et des péripéties pour repousser au maximum leur dénouement, et en faire un moment d’autant plus frappant qu’il est fugace.
Dans Athena, le dialogue entre les trois frères n’est jamais possible. Chaque tentative est immédiatement nulle, non-efficiente, parce que chacun est enferré dans sa fonction et dans son propre discours, inaudible par les autres. Athena semble dire que le temps de l’exposition est maintenant devenu obsolète, et que les conditions de son drame sont à identifier hors du film, hors de l’image, hors de cette fiction. Et donc dans la réalité ? Si elle est une oeuvre totale, Athena n’est cependant pas une oeuvre autonome.
Co-scénarisé et co-produit par Ladj Ly, auteur du formidable Les Misérables, Athena s’inscrit dans la continuité de sa narration. Les Misérables faisait la chronique d’un fait divers en dépliant ses replis et en identifiant tous ses acteurs, et proposait une fin ouverte malgré son dilemme. Athena semble prendre la décision du choix le plus dramatique proposé par la fin de Les Misérables, en proposant la marche logiquement totalitaire d’un déroulé tragique de notre histoire sociale récente, définitivement confinée au dialogue de sourds et à l’affrontement continu.
Démonstration exemplaire d’un cinéma d’action à la forme éblouissante, Athena raconte un enfer, sans début ni milieu ni fin. Ou alors, il raconte le début d’une situation nouvelle gravissime, à la fin d’une lente et définitive décomposition du lien social et fraternel, fondements de l’idéal de la société française. On ne peut pas tout dévoiler du film, pour ne pas spoiler certains éléments dramatiques secondaires, qui ont leur importance. On peut néanmoins écrire qu’ils viennent jeter un trouble sur ce que dit Athena. Si Athena veut signifier quelque chose, ce qui n’est pas certain.
Avec son terrible embrasement, difficile d’établir si le point de vue d’Athena est celui du témoin désabusé ou de l’acteur cynique, celui du pompier pyromane. Vidé physiquement par un spectacle cinématographique unique, le spectateur se tient alors au bord d’un autre vide. Que comprendre ? Que dire ? Et que faire ?
Il y a un lourd bémol à cette oeuvre majeure, au demeurant investie avec passion par ses auteurs et ses acteurs. Athena crie quelque chose de difficilement audible, quelque chose d’ambigu, et déploie une énergie violente pour dépasser un point de non-retour. Est-ce une critique ? Un regret ? Est-ce une invitation à l’action ? À quelle action ?
L’artiste a toute liberté de discours, s’il oeuvre toujours, en conclusion de l’expérience qu’il propose, à une édification morale. C’était le cas dans La Haine, c’était encore et plus le cas dans Les Misérables. Romain Gavras, dans son geste “formidable” – terme à comprendre dans tous ses sens, y compris son sens vieilli : “effrayant” – s’avance masqué et ne se dévoile malheureusement jamais, créant ainsi un vide dont on ne sait pas, habités maintenant d’une douloureuse et grave anxiété, quoi faire.
Athena de Romain Gavras, sur Netflix le 23 septembre 2022. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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