Malgré la fermeture des cinémas, on peut établir un classement des meilleurs films de 2020 | Slate.fr – Slate.fr

Jean-Michel Frodon
Temps de lecture: 5 min
Évitons pour commencer les lieux communs essorés à propos de l’année qui s’achève. Abstenons-nous de même de prédictions à propos d’une période qui s’ouvre et dont la seule certitude est justement qu’elle est incertaine. Parlons de ce qui, malgré tout, se tient présent: il y a eu des films en 2020. Des films de cinéma, sortis dans des cinémas, vus par des spectateurs de cinéma. Des beaux et bons films.
Moins de films, moins de salles, moins de spectateurs, c’est évident, mais quand même assez pour en estimer le bilan cinématographique, et ne pas ajouter à tout ce que ces œuvres ont subi du fait des circonstances une relégation dans les limbes d’un oubli injuste. Beaucoup n’auront fait qu’un passage trop fugace en salles: ils sont ou seront bientôt accessibles en DVD et en VOD, raison de plus pour s’en souvenir.
Par goût de la symétrie, ou de l’assonance, j’avais promis à mon rédacteur en chef un top 20 pour 2020. Je ne vais pas m’y tenir. Il y a plus, il y a mieux. Et on ne parle pas ici des films découverts dans des festivals et qui auraient dû sortir. On attendra qu’ils rejoignent les salles.

Soul de Peter Procter. | The Walt Disney Pictures
On ne parle pas non plus des films directement sortis sur les plateformes, non par volonté de les exclure, mais parce qu’ils ne semblent tout simplement pas le mériter.
C’est assurément le cas du roublard Mank de David Fincher, nouveau chiffon arty agité par Netflix pour améliorer encore les bénéfices de son business, qui est de commercialiser des séries.
Ce récit de l’écriture de Citizen Kane par Herman Manckiewicz confirme qu’il y a dans l’usage du cinéma par la plateforme au grand N rouge un problème de format. The Irishman de Scorsese était trop court, il aurait dû être une série, Mank est trop long, tout est dit en une demi-heure, symptôme parmi d’autres de l’abus que représente le fait de faire entrer à toute force le format cinéma dans le cadre sériel.
Plus honorable est à cet égard Soul, le film d’animation Pixar parti directement sur Disney+. On y retrouve les qualités des réalisations de Pete Docter, qui sont essentiellement des qualités de conception, mobilisant des questionnements abstraits articulés en une série de petites aventures, et leurs défauts, dont le plus évident est la laideur des personnages en 3D caoutchouteuse et les couleurs droit sorties d’un sac de bonbons chimiques.
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Parmi les films ayant atteint les salles de cinéma en France au cours de 2020, on repère quelques ensembles particulièrement remarquables. L’un d’entre eux réunit les films venus d’Extrême-Orient.
À tout seigneur tout honneur, il faut d’abord saluer le double coup de maître de Hong Sang-soo, dont on aura pu découvrir à quelques semaines d’écart deux merveilles, Hotel by the River et La femme qui s’est enfuie.

Kim Min-hee dans La femme qui s’est enfuie de Hong Sang-soo. | Les Bookmakers / Capricci
Le grand cinéaste coréen est d’ailleurs le seul réalisateur asiatique consacré à figurer dans cette liste, le Chinois Wang Quan’an qui a signé le merveilleux La Femme des steppes, le flic et l’œuf n’ayant pas encore acquis ce statut malgré un Ours d’or à Berlin il y a treize ans, non plus le Japonais Koji Fukada, qui a plus que confirmé avec L’Infirmière tous les espoirs suscités par ses précédents films. Il en va de même avec le Kazakh Adilkhan Yerzhanov, signataire du très singulier A Dark Dark Man.
À noter cette curiosité que constitue la sortie sur nos grands écrans de deux œuvres d’une cinématographie très peu visible d’ordinaire, grâce aux très beaux films tibétains que sont Jinpa de Pema Tseden et Ala Changso de son disciple Sonthar Gyal.

Séjour dans les monts Funchun de Gu Xiao-gang. | ARP Sélection
Mais il faut aussi, et peut-être surtout saluer l’arrivée de nouveaux auteurs, en provenance de Chine. Soit, aux côtés de la grande révélation qu’a été Séjour dans les monts Funchun de Gu Xiao-gang, Grand Frère de Liang Ming et 3 aventures de Brooke de Yuan Qing.
Le deuxième bloc considérable n’est pas géographique mais stylistique, même si on y trouve en fait une très grande variété de tonalités et de dispositifs. Il s’agit de ce qu’on regroupe dans la catégorie documentaire.

City Hall de Frederick Wiseman. | Météore Films
On y retrouve le maestro de l’enquête filmée, Frederick Wiseman, avec une œuvre majeure, City Hall, ou un remarquable usage du montage d’archives, avec Dawson City de Bill Morrison. Mais surtout un considérable ensemble de propositions signées de documentaristes français, avec notamment Adolescentes de Sébastien Lifshitz (qui a aussi présenté, sur Arte, Petite Fille, d’une actualité qui vient de trouver un écho tragique avec le suicide de Fouad).

Adolescentes de Sébastien Lifshitz. | Ad Vitam
Mais aussi l’admirable recherche sensible qu’est Histoire d’un regard de Mariana Otero, l’envoûtant et visuellement impressionnant Kongo de Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav.
Et encore, chacun dans un registre singulier, Si c’est de l’amour de Patrick Chiha, Green Boy d’Ariane Doublet, Les Équilibristes de Perrine Michel, Monsieur Deligny, vagabond efficace de Richard Coppans, L’Apollon de Gaza de Nicolas Wadimoff.
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Côté fiction, les Français sont sans doute moins performants qu’à l’ordinaire, mais il convient tout de même de rappeler quelques très belles propositions.

Edgar Ramirez dans Cuban Network d’Olivier Assayas. | Memento Film
Où on retrouve deux figures majeures du film d’auteur, Olivier Assayas avec le très international et très éloigné des sentiers battus Cuban Network, et François Ozon avec la chronique amoureuse émouvante et juste Été 85. Et, à son meilleur, l’éternel outsider que reste Gaspard Noé, grâce à Lux Æterna.
Mais aussi deux découvertes avec les premiers longs-métrages Douze Mille de Nadège Trebal et Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi et John Wax. Et pas moins étonnant, le retour en grâce du vétéran Paul Vecchiali avec Un soupçon d’amour.
En poursuivant selon une approche géographique, on est frappé par la présence inhabituelle de l’Europe, alors que la Russie et l’Afrique sont absentes et que le monde arabe n’est guère présent que par le très beau mais bien isolé Sortilège du Tunisien Alla Eddine Slim.
Quant à l’Amérique latine, si féconde ces dernières années, elle ne se sera distinguée qu’avec Nuestras Madres du Guatémaltèque Cesar Diaz et Mano de Obra du Mexicain David Zonana.
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Parmi les Européens, il faut noter la présence roumaine avec les films de deux des grandes figures du «Nouveau cinéma roumain» apparu au début du siècle, Corneliu Porumboiu et Cristi Puiu, avec Les Siffleurs et Malmkrog, deux films aussi différents que possible.
Paula Beer, inoubliable dans Ondine de Christian Petzold. | Les Films du Losange
Mais aussi l’Allemand Christian Petzlold (Ondine), les Portugais João Nuno Pinto (Mosquito) et Mario Barroso (L’Ordre moral), l’Espagnol Rodrigo Sorogoyen (Madre), le Croate Matjaz Ivanisin (Playing Men).
Ajoutons deux transnationaux, l’Allemand Werner Herzog parti tourner au Japon Family Romance, LLC et l’Américain Abel Ferrara venu tourner à Rome, où il vit désormais, Tommaso.

John David Washington et Robert Pattinson dans Tenet de Christopher Nolan. | Warner Bros. Entertainment
Quant à Hollywood, il figurera tout de même ici, grâce au décidément étrange Tenet de Christopher Nolan, vrai film expérimental déguisé en blockbuster, et ayant dû de surcroît porter à lui seul les espoirs commerciaux d’une industrie aux abois.
Résultat, mon top 20 est devenu un top 35. Ce sera la seule prédiction qu’on se permettra ici.
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