Cinéma : attentats terroristes, filmer l'infilmable – Les Échos

Dans « Novembre » (sortie le 5 octobre), Cédric Jimenez reconstitue la traque des terroristes du 13 novembre 2015. Dans « Revoir Paris » (en salles), Alice Winocour met en scène un attentat fictif et le long travail de reconstruction d'une survivante… Comment s'inspirer de la réalité sans la trahir ? Comment éviter les pièges du sensationnalisme ?
Par Olivier De Bruyn
Sept ans : le temps de recul peut-être nécessaire pour évoquer dans des fictions les attentats qui ont ensanglanté Paris en novembre 2015, avec un bilan terrifiant de 130 morts et de plusieurs centaines de blessés. Sept ans après le traumatisme du 13 novembre et deux mois après la fin du long et éprouvant procès de Salah Abdeslam et consorts devant la cour d'assises spéciale de Paris, plusieurs films reviennent sur la nuit tragique et ses lendemains douloureux.
Dans Novembre, Cédric Jimenez, l'auteur de Bac Nord, réunit de grands acteurs du cinéma français (Jean Dujardin et Sandrine Kiberlain en tête) et retrace avec un scrupuleux réalisme l'enquête menée par la section antiterroriste durant les cinq jours qui ont succédé aux attentats, jusqu'à l'opération policière du RAID et de la BRI le 18 novembre à Saint-Denis et l'éradication des derniers membres du commando djihadiste. Dans Vous n'aurez pas ma haine, Kilian Riedhof adapte l'ouvrage éponyme d'Antoine Leiris (campé par Pierre Deladonchamps), qui a perdu sa compagne au Bataclan et qui, dans son livre bouleversant, racontait comment, malgré tout, il avait appris à surmonter l'horreur pour pouvoir « simplement » continuer à vivre.
 Dans Revoir Paris, Alice Winocour, de son côté, préfère mettre en scène un attentat fictif se déroulant dans une brasserie de la capitale et dresse le portrait sensible d'une survivante (incarnée par Virginie Efira) qui, traumatisée par l'événement, tente de reconstruire son identité en lambeaux. La cinéaste n'a pas choisi son sujet par hasard, elle dont le frère était présent au Bataclan la nuit du 13 novembre 2015 et qui, par chance, n'y a pas trouvé la mort.
« La responsabilité essentielle qui m'incombait en tournant ce film était bien sûr par rapport à mon frère, raconte avec pudeur la cinéaste. Je me suis rapidement aperçue qu'il m'était impossible de tourner un film sur le Bataclan. Mon frère a largement contribué à me convaincre qu'un attentat réel était du domaine de l'irreprésentable et devait le rester. Il me fallait impérativement trouver un espace de fiction, comme un espace protégé. »
Cet espace permet à la réalisatrice, sans pathos, de suivre pas à pas le cheminement d'une héroïne qui, dans sa quête mémorielle, dialogue avec d'autres victimes et souhaite ardemment retrouver l'inconnu qui, durant la tuerie, lui a tenu la main et lui a permis d'espérer s'en sortir vivante. « Dans 'Au revoir Paris', poursuit Alice Winocour, l'attentat n'est pas le plus important. Ce qui m'intéresse avant tout, ce sont les traces qu'un tel événement traumatique laisse chez ceux qui l'ont subi. La scène de l'attentat, dans mon film, est tournée de façon presque abstraite. Il s'agit de montrer comment, en une fraction de seconde, on passe d'un monde de paix à un monde de guerre. »
Adopter une distance avec la réalité et éviter à tout prix le sensationnalisme et les effets chocs, synonymes d'obscénité… À l'instar d'Alice Winocour, les cinéastes français ambitieux qui mettent en scène des attentats, réels ou non, se posent de (bonnes) questions à l'heure d'écrire et de tourner leurs films. Et ils s'inscrivent pour la plupart dans une démarche opposée à celles de leurs confrères américains qui, quand ils ont évoqué les attentats du 11 septembre 2001, ce traumatisme national pour les Etats-Unis, ont opté pour le spectaculaire, comme Oliver Stone avec World Trade Center (2006) ou Paul Greengrass avec Vol 93 (2006).
Dans Novembre, Cédric Jimenez a beau évoquer la nuit tragique du 13 novembre, le film se garde de reconstituer les attentats ayant endeuillé le Bataclan et les terrasses de café parisiennes. « Il aurait été impudique de les représenter sur le grand écran, explique Olivier Demangel, le scénariste de Novembre. Quand j'ai commencé à réfléchir sur le script en 2017, je savais que je ne voulais pas revenir sur les événements meurtriers en tant que tels, mais examiner l'onde de choc qu'ils ont provoquée et la façon dont la police et l'antiterrorisme ont dû agir dans la précipitation afin que la société tienne bon. » « Je suis arrivé sur le projet alors qu'Olivier avait déjà écrit son scénario, indique Cédric Jimenez. J'ai immédiatement aimé la dignité de son approche. La question de la responsabilité se pose constamment sur un film comme celui-là. La sobriété, la droiture et le respect étaient mes maîtres mots. Il ne s'agissait en aucun cas de prendre le risque de raviver la douleur des victimes. »
Anaïs Demoustier dans « Novembre», de Cédric Jimenez.RECIFILMS/CHI-FOU-MI PRODUCTIONS/STUDIOCANAL/FRANCE2 CINEMA/UMEDIA
La complaisance et le voyeurisme, hélas, n'ont pas toujours été évités par les fictions ayant abordé le douloureux sujet par le passé. Ces dernières années, certains films se sont ainsi tristement « distingués » en mettant en scène les faits et gestes de terroristes fictionnels. Au rayon du pire : Made in France (2015) de Nicolas Boukhrief et Nocturama (2016), de Bertrand Bonello : deux films problématiques qui, dans des registres différents (l'action musclée dans le premier cas, la contemplation esthétisante pour le second), ont observé avec une fascination douteuse des commandos dans leur basse besogne destructrice.
Aujourd'hui, chacun à leur manière, Alice Winocour dans Revoir Paris et Cédric Jimenez dans Novembre évitent ces écueils et, en relatant avec une rigueur de chaque plan des événements réels ou fictifs, signent des films dont les thématiques sont universelles et peuvent toucher chaque spectateur. « Mon film n'est pas seulement le récit d'un trauma individuel, souligne Alice Winocour. Dans 'Revoir Paris', j'examine la façon dont les survivants, évoluant en quelque sorte dans les limbes après avoir enduré le pire, accomplissent un travail de résilience pour sortir de la sidération et retrouver le mode des vivants. »
Des objectifs similaires ont structuré quelques films récents, pour le meilleur. Ainsi Amanda (2018), de Mikhaël Hers, une merveille de sensibilité retraçant le parcours d'un jeune Parisien (Vincent Lacoste) qui perd sa soeur dans un attentat et doit élever seul la fille de cette dernière. Comme Alice Winocour dans Revoir Paris, le metteur en scène a imaginé un attentat fictif pour les besoins de son récit. « J'aurais trouvé indécent de reconstituer des attentats réels qui ont fauché tant de vies et qui appartiennent à la mémoire commune, relevait Mikhaël Hers en 2018. Lors du 13 novembre, nous avons été saturés d'images, toujours les mêmes, qui revenaient en boucle sur les chaînes d'information. Ces images créaient paradoxalement du vide et n'aidaient pas à penser l'événement. »
Virginie Efira dans «Revoir Paris» d'Alice Winocour.2022 Dharamsala – Darius Films – Pathé Films – France 3 Cinéma
Le désir de « penser l'événement » : c'est à un projet de cet ordre que se sont attelés Eric Tolédano et Olivier Nakache dans la première saison de la série « En thérapie » (2021). En posant leur caméra dans le cabinet d'un psychanalyste en décembre 2015, un mois après les attentats parisiens, les cinéastes, à l'écoute des douleurs intimes de quelques patients, décrivent avec subtilité les blessures psychologiques de ces derniers et les traumatismes collectifs de l'Hexagone. « Chaque Français peut dire où il était et ce qu'il faisait le 13 novembre 2015, affirme Eric Toledano. C'est un point d'ancrage que nous partageons tous. Dans 'En thérapie', l'un des objectifs principaux est de montrer comment un événement majeur comme celui-ci fait remonter à la surface des souffrances individuelles. Et comment ces dernières racontent quelque chose de notre pays. »
À l'instar de Toledano et Nakache, d'autres metteurs en scène ont examiné les réalités du terrorisme et ce qu'elles révèlent de notre société mal en point. Dans le prémonitoire La Désintégration (2012), Philippe Faucon auscultait ainsi le cheminement de jeunes personnages d'une banlieue défavorisée, enrôlés dans la « logique » effrayante du djihadisme et de la destruction.
Sept ans plus tard, en 2019, les frères Dardenne, dans Le Jeune Ahmed, radiographiaient à leur tour les mécanismes de l'endoctrinement et du passage à l'acte, en suivant à la trace un apprenti terroriste de 13 ans manipulé par un prédicateur. « Comme beaucoup, nous avons été profondément marqués par les attentats qui ont ensanglanté la France et la Belgique, déclare Luc Dardenne. Il n'a jamais été question pour nous de mettre en scène les préparatifs ou la réalisation d'attentats spectaculaires, mais de nous intéresser à une sorte de djihad de proximité, 'domestique', tout aussi signifiant sur notre époque que ceux perpétrés contre 'Charlie Hebdo' ou le Bataclan. »« Avec un tel sujet encore plus qu'avec un autre, il faut savoir se tenir, ajoute Jean-Pierre Dardenne. On ne peut pas faire comme si les morts des attentats n'existaient pas. L'écriture du scénario nous a pris un an et demi, six mois de plus que d'ordinaire. De nombreux consultants nous ont épaulés : des policiers, des imams, des éducateurs, des juges… Il ne s'agissait pas d'être dans l'approximation avec un tel sujet. Il nous fallait montrer chaque prière, chaque geste du personnage avec vérité. Et montrer combien la terrifiante obstination d'Ahmed peine à être ébranlée par ceux qui l'approchent. »
Pierre Deladonchamps dans « Vous n'aurez pas ma haine», de Kilian Riedhof.Komplizen Film
Cette obsession pour la vérité et la « justesse » a également hanté André Téchiné pour L'Adieu à la nuit (2019), sur un jeune Français issu d'un milieu favorisé qui bascule dans le djihadisme, et Marie-Castille Mention-Schaar dans Le ciel attendra (2016) sur l'endoctrinement subi par quelques jeunes filles. Comme les Dardenne, les deux cinéastes se sont documentés de longs mois avant de bâtir leur scénario.
« Le phénomène de la conversion et de l'embrigadement interroge notre société, témoigne Marie-Castille Mention-Schaar. Je voulais examiner le processus qui pousse des filles ordinaires à nier leur identité et à se soumettre à une idéologie obscurantiste. »« Avec la radicalisation, renchérit André Téchiné, on peut dire que nous sommes tous embarqués sur le même bateau. Cette idéologie est omniprésente et terriblement coriace dans notre société et cela me paraît une nécessité d'évoquer un tel sujet au cinéma. »
La nécessité : le mot revient fréquemment dans la bouche des cinéastes qui mettent en scène les attentats et qui, ce faisant, interrogent le traumatisme collectif vécu par la France en 2015, année des attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre. Les acteurs qui incarnent les premiers rôles dans ces films emploient le même vocabulaire.
« Quand Cédric Jimenez m'a sollicitée, j'ai d'abord eu des réticences, se souvient Sandrine Kiberlain qui interprète l'un des rôles principaux de Novembre. La proximité temporelle avec les faits me semblait constituer un obstacle insurmontable. À mes yeux, le seul point de vue qu'il était possible d'adopter pour bâtir un film était celui des enquêteurs. C'est précisément le parti pris du scénario de 'Novembre' et c'est pourquoi j'ai décidé de m'engager. Je me suis dit que ce film allait faire comprendre au plus grand nombre les épreuves vécues par les policiers de l'antiterrorisme qui ont mené l'enquête dans l'urgence pour nous protéger et contribuer ainsi à lutter contre l'oubli. » Sept ans après : le temps de se souvenir, encore et toujours.
Le cinéma n'est pas le seul domaine artistique où les créateurs évoquent les réalités terrifiantes des attentats et du terrorisme. Plusieurs écrivains ont également consacré des ouvrages importants à la « question ». Parmi eux : Yasmina Khadra avec Khalil (2018), une plongée vertigineuse dans l'esprit d'un des kamikazes du 13 novembre 2015, Karine Tuil avec La Décision (2022), une radiographie passionnante des interrogations des juges d'instruction antiterroristes ou encore, rayon polar, Frédéric Paulin avec La Fabrique de la terreur (2020), un livre ultra-documenté sur le djihad et l'embrigadement. Parallèlement à la publication de nombreuses enquêtes journalistiques sur les attentats de novembre 2015 et de récits autobiographiques de victimes, d'autres livres, ces dernières années, ont marqué les esprits. En premier lieu, ceux redevables aux survivants des attentats contre Charlie Hebdo et aux proches de ces derniers. Des ouvrages qui évoquent, dans des formes artistiques qui dépassent de beaucoup le cadre du témoignage, le travail de reconstruction après l'horreur. Parmi ces ouvrages majeurs : Le Lambeau (2018), de Philippe Lançon, un des plus beaux livres de ces dernières années, ou encore les trois admirables bandes dessinées redevables à Luz – Catharsis (2015) -, Coco – Dessiner encore (2021) – et Catherine Meurisse – La Légèreté (2016). À noter enfin qu'Emmanuel Carrère, un des romanciers français les plus importants de notre époque, sort également en cette rentrée V13 (pour vendredi 13 novembre), soit la reprise de l'intégralité des chroniques consacrées au procès des attentats qu'il a publiées entre septembre 2021 et juin 2022 dans quatre journaux européens, dont L'Obs en France.
« Amanda », de Mikhaël Hers (2018)
David (Vincent Lacoste), un jeune Parisien insouciant, voit son existence bouleversée quand sa soeur aînée meurt dans un attentat qui afflige la capitale. Il doit dès lors s'occuper seul de sa nièce : Amanda, 7 ans… Dans ce film bouleversant, Mikhaël Hers (également auteur, en mai dernier, du somptueux Les Passagers de la nuit) met en scène le travail de deuil d'un garçon qui doit accepter l'inacceptable.
« Revoir Paris », d'Alice Winocour (2022)
Mia (Virginie Efira) est victime d'un attentat dans une brasserie parisienne, où elle se trouvait par hasard. Traumatisée par la violence d'un événement dont elle ne se souvient que par bribes, elle mène une enquête pour retrouver la mémoire et dialogue avec d'autres survivants. Dans ce film sorti sur les écrans le 7 septembre, Alice Winocour met en scène la délicate reconstruction d'une femme qui s'est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment.
« Novembre », de Cédric Jimenez (2022)
Au lendemain des attentats qui ont affligé Paris le 13 novembre 2015, les fonctionnaires de l'antiterrorisme mènent l'enquête pour empêcher que d'autres drames se produisent dans Paris… Un an après le triomphe de Bac Nord, Cédric Jimenez met en scène un film documenté sur la traque des terroristes et dirige dans les rôles principaux Jean Dujardin, Sandrine Kiberlain et Anaïs Demoustier. (Sortie le 5 octobre).
« Vous n'aurez pas ma haine », de Kilian Riedhof (2022)
Comment continuer de vivre après avoir subi l'horreur ? Dans ce film incarné par Pierre Deladonchamps et Camélia Jordana, Kilian Riedhof adapte l'ouvrage autobiographique d'Antoine Leiris, qui a perdu sa compagne, présente au Bataclan lors des attentats du 13 novembre. Le livre avait déjà été adapté au théâtre en 2017 dans une mise en scène de Benjamin Guillard. (Sortie le 2 novembre).
« Un an, une nuit », d'Isaki Lacuesta (2022)
Ramon et Céline, un couple franco-espagnol, ont survécu aux attentats de novembre 2015 et tentent de réapprendre à vivre après ce traumatisme. Dans ce film présenté en février dernier au Festival de Berlin, le cinéaste espagnol Isaki Lacuesta adapte l'ouvrage autobiographique de Ramon Gonzalez et dirige, dans les deux rôles principaux, Nahuel Perez Biscayart et Noémie Merlant. (Sortie prochainement).
Olivier De Bruyn
Tous droits réservés – Les Echos 2022

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